mardi 19 Juil 2016
Interview

Interview Richard Bellia

mardi 19 Juil 2016
Interview

Interview Richard Bellia

Avec l’exposition « 1,2 seconde de ma vie », peut on parler de « rétrospective Richard Bellia  » ?

Oui on peut parler de rétrospective dans le sens où je me suis posé devant toutes mes photos et je me suis dit « je vais en choisir soixante-cinq.» Comme toutes ces photos sont faites au 60e de secondes, soixante-cinq photos ça fait environ 1,2 seconde de ma vie.

 

Si c’est une rétrospective, on va commencer par le début …

Je suis né en Lorraine, à Longwy, une ville moche comme Saint-Etienne. Le déclic, ça a été « Poste restante » l’émission de Jean-Bernard Hebey sur RTL, à la fin des années 1970. C’est là que j’ai entendu Bashung, the Cure, Police, The Clash… C’était un peu un mec à la John Peel. J’ai eu la chance de le rencontrer bien plus tard, j’étais réellement impressionné.

Ensuite tu as fais tes premiers concerts ?

Mon premier concert c’est Téléphone à Nancy en avril 1978, j’avais 16 ans. En 1980, je me suis acheté un appareil photo et je suis allé au concert de Cure à Rodange, au Luxembourg. Ces photos là, ils ont mis vingt-cinq ans à me les acheter. Elles ont figuré dans le livret des rééditions de leurs premiers albums. Je n’avais pas de velléités de devenir photographe professionnel mais j’ai eu la chance de rester en contact avec Cure, qui tournait beaucoup en France à ce moment-là, et à chaque fois j’étais là avec mon appareil. A l’époque c’était hyper simple, si tu avais ton billet, tu rentrais avec ton appareil et personne ne te faisait chier. Ça s’est radicalisé en 1982, les artistes ont commencé à faire plus gaffe à leur image, et je pense que la naissance de MTV au même moment n’y est pas pour rien. Et c’est vrai qu’un artiste qui surveille son image dans les médias, s’il y a bien une corporation qu’il peut faire chier super facilement c’est les photographes. Le mec arrive, dit « pas de photo » et hop, tout le monde dégage ! A cette époque, j’étais pion, j’avais une bagnole, avec mon pote Yves Couprie on montait à Paris faire des photos et écrire sur les concerts dans des fanzines avec des noms forcément débiles : Rock non stop, puis Rock FM…  c’est jamais moi qui choisissait, je précise ! Par contre c’était des fanzines mais on avait certaines prétentions. En fait, on copiait Best et Rock & Folk, avec un édito, un sommaire, des chroniques de disques etc.

Tu te souviens de ta première photo pro ?

Les premières photos que j’ai faites en me disant « je veux qu’elles soient publiées, qu’il y ait mon crédit et qu’elles me rapportent des sous » c’était pour le Républicain Lorrain au printemps 1984, j’avais 22 ans. Je leur ai proposé d’aller photographier les groupes lorrains sélectionnés au Printemps de Bourges.  J’ai eu une page avec des photos de trois groupes dont le chanteur Pierre Hanot qui s’est  trouvé tellement bien dessus qu’il a découpé la page du journal et a fait son affiche avec… et là je lui ai fait un procès, mon premier. Le pire dans l’histoire c’est que ce mec est Cotorep, il a une jambe de bois ; et son avocat a joué là-dessus. T’imagines, je me dis je vais devenir photographe, je vais prendre des groupes en photo et les vendre à la presse pour en faire mon métier et là on me dit qu’un mec a le droit de voler mon travail parce qu’il a une jambe de bois, j’étais sidéré. Je peux dire qu’il a été déterminant dans ma vie.

Ta première photo publiée ?

En 1985 j’ai eu ma première photo publiée dans Libération, je venais de passer quasiment tout l’été avec Cure. En septembre 1985 je suis parti en vacances à Londres et Cure répétait pour la tournée The Top. Le groupe était en résidence à l’Hammersmith Odeon et pendant une semaine, j’allais faire des photos tous les jours à 14h. J’en ai profité pour laisser quelques photos au Melody Maker, fameux hebdomadaire britannique. Je suis rentré de Londres satisfait, avec dix rouleaux sur Cure et une publication dans le Melody Maker, je me dis « j’y retourne » et je m’y suis installé un mois plus tard.

Et tu étais dans la dope comme beaucoup dans ce milieu à l’époque ?

Non pas du tout.

Comment tu décrirais ces années, tu étais un peu en dilettante ?

Complètement. Je suis un authentique branleur. Et je crois que chez les photographes, on est tous un peu des branleurs. Parce qu’il faut l’avouer, quand t’es photographe, tu ne fais pas grand-chose en fait.

Il y a quand même une différence, c’est ce qu’on appelle l’œil du photographe ?

Oui certainement, je défends que je dois avoir un œil. Il y a un peu de technique mais l’œil est primordial. Après, si tu fais un peu gaffe, que tu prends le temps de réfléchir un tout petit peu, tu l’as l’œil… à titre de comparaison, c’est beaucoup plus difficile de jouer de la guitare, je pense.

Tu n’as jamais bossé en numérique ?

J’ai eu un Leica numérique, j’adorais ça. J’ai bossé pendant deux ans en numérique avant de m’apercevoir que les photos étaient moins belles, que ça n’avait pas d’épaisseur… comme je suis un peu con il m’a fallu deux ans pour m’en rendre compte. Je suis formel là-dessus, il n’y a pas de débat : le numérique ne peut en aucun cas être aussi beau que l’argentique.

C’est un sujet de discorde avec d’autres photographes ?

Tu as toujours des mecs qui te disent « ouais mais numérique et argentique, on ne peut pas comparer… » Ben si justement on peut comparer, tiens, je mets mes photos à côté des tiennes, elles sont plus belles c’est tout. Je ne parle pas de ce qu’il y a sur la photo mais de la texture de l’image, c’est incomparablement plus beau. Pour en terminer sur la technique, je travaille avec très grande joie sur l’absolue excellence de la photographie. C’est-à-dire avec les meilleurs optiques du monde, des pellicules de référence, les meilleures chimies, les tirages sont faits avec un agrandisseur excellent et du papier de grande qualité.

On retournes à Londres ?

Après deux ans passés à Londres à vivre quasiment comme un clodo, en 1987, je suis rentré au Melody Maker comme « staff photographer », c’est-à-dire pigiste permanent : tu as ton nom dans l’ours, et on te donne du boulot chaque semaine donc tu peux bouffer et être un peu peinard. En France, Best et Rock&Folk ont commencé à m’appeler pour avoir des photos et également un jeune journal qui venait de se monter : les Inrockuptibles.

Pourtant il y a quand même des photographes français de cette époque qui ont bien gagné leur vie : Gassian, Jean-Marie Perrier etc. ?

Pour réussir, ça demande un authentique sens du commerce, un authentique sens de l’organisation et je n’ai ni l’un li l’autre. Genre tu fais des photos d’un artiste pendant la journée promo, le lendemain il faut contacter rapidement Elle, Télérame, Libé… il faut voir avec la maison de disques et pour ça il faut être organisé.

On arrive dans les années 90 …

Au début des années 90, j’en pouvais plus de l’Angleterre. La RTBF m’a appelé pour que je devienne leur correspondant, j’ai rencontré les mecs de Couleur 3 qui cherchaient des animateurs. A priori ils trouvent que j’avais une bonne voix, que je connaissais bien la musique et que je n’arrêtais pas de raconter des conneries. Je suis parti six mois à Lausanne jusqu’à ce qu’ils en aient marre de moi, et je suis finalement revenu à Londres. Dans la presse, mes contacts, ils étaient passés à autre chose. Ca avait changé. Les Inrockuptibles gagnaient assez d’argent pour envoyer leurs photographes à Londres, là-bas, Best et Rock&Folk allait vraiment mal, le NME avait leurs équipes. Je continuais quand même à photographier des artistes, je faisais Nirvana ou Bowie, et personne ne voulait des photos, ils s’en battaient les couilles. Par exemple la photo de Joe Strummer avec la guitare, personne ne l’a prise à l’époque, je ne l’ai vendue qu’une fois, bien plus tard.

Et pourquoi tu te dis pas, je vais faire de l’alimentaire et aller photographier des paysages ou des monuments ?

Parce que, en vrai, c’est chiant. Sérieux, quand tu fais de l’argentique, tu vis avec tes négatifs. Tu développes tes pellicules, tu les coupes, tu les classes, tu mets des annotations… à chaque fois que tu vas chercher des développements, tu repasses devant tes photos. Donc il faut s’imaginer que si tu prends une photo de glaïeuls, tu écris « glaïeuls », tu fais une facture « glaïeuls », c’est ma deuxième photo de « glaïeuls » comment je vais la classer par rapport à la première ? Tu finis avec une « tête de glaïeuls » ! Je n’ai absolument aucune patience pour faire un truc pareil.

Sur la valeur d’une photo, on a l’impression que ça ne vaut plus rien maintenant ?

Non, ça ne vaut plus rien. Les prix que je viens de donner correspondent à une grille, quand il y a un article, dans tel journal. La règle, plus ou moins respectée, c’est de savoir si ta photo est en couverture ou en page intérieure, en double page, en demi-page, en micro-format etc. Après soit tu travailles avec des gens réglos (Télérama, Nouvel Obs, Elle …) et ça va, soit tu bosses avec d’autres, où on te paye moins car c’est un journal connu et donc «c’est bon pour toi»…  Je ne suis pas le porte-parole de tous les photographes, je ne raconte que ma réalité… mais pour moi, depuis toujours le travail des photographes n’a jamais été reconnu à sa juste valeur. Se plaindre maintenant reviendrait à dire qu’il y a eu un âge d’or mais c’est faux.

Et après ?

En 1993, je suis parti habiter six mois à Prague, j’ai rencontré les gens de Voyages 4A. Ils organisaient des voyages en bus en Europe et le patron, Thierry Louis a eu l’idée de proposer pour les festivals un pack avec le trajet en bus + l’entrée du festival. Comme il n’y connaissait rien à la musique, il m’a demandé de bosser avec lui, et profiter de mon réseau de journalistes. Je lui ai dit : « Tiens y’a le Velvet Underground qui passe à Prague », hop on achète cent-vingt billets pour le concert et on a fait deux bus depuis la France, ça coûtait 800 francs, le voyage, une nuit à l’hôtel et le billet pour le Velvet, les mecs étaient comme des dingues. Je suis venu  m’installer à Lyon, j’ai bossé pendant trois ans avec eux tout en continuant à prendre des photos dans les festivals où j’allais.

Les procès font partie de ton parcours …

Si je fais un procès, c’est que je ressens un profond sentiment d’injustice. Parce que quelqu’un te nique et te disant : « je prends ta photo, elle est à moi, je mets ma pub autour, ça me rapporte du fric » et quand tu demandes des comptes, il se torche le cul avec tes courriers. Tu vois, on ne t’a pas brûlé ta bagnole, c’est presque rien : on t’a juste piqué les droits d’utilisation de ton travail, c’est insupportable ; et les gens sont d’un méprisant dans ces cas-là. Cela dit, les procès, j’aime bien, puisqu’à la fin, je gagne toujours. Et 2007, suite à joli procès, j’ai réussi à auto financer mon premier livre, « Un Œil sur la Musique 1982 – 2007 ».

 

Ce bouquin a un peu « lancé ta carrière » ?

Bien sûr. Depuis, on m’appelle Monsieur et les autres photographes me demandent même des conseils… Effectivement, ce procès a contribué à 100% à la réalisation de ce livre et ce livre a contribué à 100% à la reconnaissance. C’est suite à ça que Le Monde parle de «la dimension historique de mon travail ». C’est un livre à compte d’auteur, dans un esprit « DIY ». Je l’ai sorti en octobre 2007, à 1500 exemplaires, le livre fait deux kilos. J’aimerais le rééditer en version augmentée (1982 – 2012), présenter trente ans de musique en trois kilos. La première exposition suite à ce livre c’est Agnès B. à Paris. C’est Vincent Carry de Nuits Sonores qui m’a proposé le plan car il avait un partenariat avec la marque. Je suis allé à Lyon puis Paris, Cannes, Montpellier puis Bruxelles et Londres. Ensuite j’ai fait Rock en Seine, je suis allé deux fois à Chicago pour le Chicago International Music and Movie Festival. J’ai également au la chance d’aller à Tbilissi en Géorgie. Donc je ne me plains pas. D’ailleurs je ne plains jamais, à la limite, je râle un peu fort, et encore. En revanche pour l’exposition du Transbordeur, je vais utiliser d’authentiques tirages, sur du papier baryté, c’est-à-dire l’aristocratie de la photographie, ce qu’on peut faire de meilleur depuis que la photographie existe. Joe Strummer à l’Hasselblad dans un agrandisseur De Vere avec du papier Ilford multigrade IV et peut-être même un petit coup de ferricyanure voire d’hyposulfite de soude, séché non pas sous presse mais au kraft gommé, c’est franchement joli.

Première photo d’artistes ?

The Cure, octobre 1980 à Rodange au Luxembourg.

Celle dont tu es le plus fier ?

J’ai envie de répondre comme Juste Fontaine quand on lui demandait quel était son plus beau but, il répondait « le prochain ». En fait je suis incapable de dire quelle est ma photo préférée, je ne sais pas.

Celle qui a foiré ?

Je m’en souviens très bien. C’était au milieu des années 80, j’étais à Londres à un concert de Sonic Youth. Je shoote tout le concert et quand ça se termine, je vais au bar me commander une bonne pinte bien méritée. Je m’apprête à la boire et là, le groupe remonte sur scène pour un rappel et dit au micro qu’un pote à eux est dans la salle, et qu’il va venir faire un morceau avec eux, Iggy Pop. Il faut savoir qu’à ce moment-là, Iggy Pop était en pleine traversée du désert. Au milieu des années 80, il sortait des albums pourris… bref ça n’allait pas. Du coup je repars en catastrophe, je rembobine et je mets une nouvelle pellicule… mais je l’accroche mal. Le groupe démarre, Iggy Pop arrive, beau comme un Dieu, tout en cuir, la très grande classe. Et là, il se fait huer par tout le public, il se fait littéralement cracher dessus. Enervé, Iggy se met un peu en fond de scène, dos au public. Arrive un solo et là il se retourne et fait un énorme bras d’honneur à la foule. Je suis pile en face, je l’ai super bien au 135, je suis à six mètres de lui. J’ai donc Iggy Pop, tout en cuir, en train de faire un gros fuck au public avec Sonic Youth qui joue derrière, un truc de dingue ! Et j’avais mal accroché ma pellicule, donc, pas de photo. Putain ça m’énerve encore maintenant.

La rencontre qui t’a le plus intimidé ?

Paul McCartney.

La photo la plus sexy ?

Aucune. Ah si peut-être une d’Iggy Pop justement. Elle est sexy. Mais c’est pas un mot que j’aime employer, sexy c’est pas mon rayon. La photo de James Brown par exemple, elle est pas sexy, elle est sexuelle.

Premier disque ?

Le double album bleu des Beatles. Très bon.

Premier concert ?

Téléphone ou Peter Gabriel, je ne sais plus.

Dernière claque sur scène ?

Qu’est ce que j’ai vu de bien ? J’ai raté le groupe de Concrete Knives que j’aime bien et avec qui j’ai fait des photos.

Tu arrives à apprécier les concerts quand tu es photographe ?

Ah ouais carrément, j’apprécie plus même. Ça t’oblige à regarder le concert dans ton appareil et à être hyper attentif à la musique, pour choper le bon moment.

Première expo ?

Il me semble que c’était à Paris en 1983, dans un bar.

Premier baiser ?

Alors qui j’ai baisé en premier. Pierre Hanot, qui a pensé qu’il pouvait se comporter comme un enculé avec moi, juste parce qu’il a une jambe de bois. Et mon dernier, c’est celui que fais en ce moment à NRJ.

Premier concert au Transbo ?

C’était le festival Les Inrocks avec Oasis, Ben Harper, Elastica et Shed Seven. Ah non, en fait c’était David Byrne.

Un dernier mot ?

Je voulais juste préciser qu’au vernissage, quand vous allez boire du fucks@rkozy, méfiez-vous. En fait ce vin, il est tout jeune, il faut le dégazer. Quand tu l’ouvres, faut t’en servir un bon verre et attendre un peu que le gaz se barre. C’est un vin curieux mais sinon, il ne donne pas la chiasse, il ne scie pas les pattes, il ne fout pas la gerbe, il ne fout pas mal au crâne, il donne une très belle qualité d’ivresse. Ne pas hésiter à l’ouvrir, à l’oublier quelques heures, et y revenir ensuite… et là c’est le top.